Responsable Innovation et numérique de l’information et rédacteur en chef adjoint à ARTE, Thomas Seymat était l’invité de Médias Pionniers pour évoquer la transformation d’ARTE Info. Au cœur de l’échange : l’européanisation, la plateformisation, l’évolution d’une rédaction héritée du broadcast, la conquête de publics plus jeunes, l’usage prudent de l’IA et la nécessité de préserver la confiance.
David Sallinen. Comment devient-on responsable de l’innovation quand on est journaliste ?
Thomas Seymat. On ne l’enseigne pas à l’école, effectivement. Pour moi, cela remonte au siècle dernier, puisque, peu avant le nouveau millénaire, j’avais déjà fait un site internet à l’école.
Assez rapidement, quand je me suis dirigé vers le journalisme, autour des années 2005-2006, il n’y avait pas de question : le numérique, c’était, pour moi, le futur. Quand les réseaux sociaux sont arrivés, je les ai naturellement intégrés dans ma pratique, mais aussi dans une dimension un peu pédagogique avec des collègues pigistes ou à l’école.
Ensuite, j’ai rejoint Euronews, mon employeur précédent. J’y ai été journaliste numérique, puis j’ai progressivement monté en responsabilités sur des projets autour des live blogs, de la vidéo à 360 degrés, de la réalité virtuelle, puis dans des rôles de gestion de projets éditoriaux au sein d’équipes rédactionnelles ou de développement de l’activité d’Euronews.
J’ai toujours gardé un œil sur les besoins des gens, les évolutions des outils, des techniques, des plateformes, et bien sûr le journalisme au cœur de tout cela.
J’ai aussi coloré mon profil en partant un an aux États-Unis, dans un programme de fellowship. J’étais chercheur invité à l’université du Missouri, dans l’école de journalisme qui est la plus ancienne des États-Unis.
Il y a un peu plus de deux ans, j’ai rejoint la rédaction d’ARTE à Strasbourg comme responsable de l’innovation numérique de l’information et rédacteur en chef adjoint.
DS. Quel est aujourd’hui ton rôle dans la rédaction d’ARTE Info ?
TS. C’est un rôle qui n’existait pas avant mon arrivée.
Je suis à la fois manager d’équipes journalistiques, avec des équipes qui font l’édition de la page info, qui s’occupent des réseaux sociaux, les documentalistes et d’autres fonctions.
Il y a aussi une partie “rédacteur en chef adjoint”, avec une responsabilité éditoriale sur certains contenus que l’on publie, principalement sur les plateformes numériques.
Et il y a la dimension innovation. La rédaction d’ARTE est une rédaction au sein d’ARTE Strasbourg, elle-même au sein du groupe. Je suis donc impliqué dans un certain nombre de projets transverses avec d’autres équipes : ARTE France, ARTE Deutschland, ARTE Strasbourg, sur des sujets comme les vecteurs, les plateformes, le conversationnel, et là où ARTE doit être stratégiquement dans les années à venir.
DS. Quand on parle de transformation chez ARTE, de quoi parle-t-on exactement ?
TS. ARTE est une chaîne qui existe depuis assez longtemps. Aujourd’hui, on ne parle même plus de chaîne, on parle de média.
La transformation se fait de manière progressive à l’échelle du groupe, qui est un groupe international, multilingue, avec des orientations stratégiques posées par la direction, après des échanges et des groupes de travail.
Mais aujourd’hui, cette transformation s’accélère. Tout le groupe, rédaction comprise, fait ce basculement vers le numérique.
Ce basculement peut paraître un peu lent par rapport à des acteurs du secteur privé, par exemple. Mais je le trouve plus réfléchi, pour avoir vu cela ailleurs. Moins à la recherche d’une solution qui serait la réponse à tous nos problèmes.
C’est vraiment réfléchi, vraiment stratégique, dans le sens où l’on ne se pose pas seulement la question de là où l’on doit aller, mais plutôt du rôle que l’on doit incarner dans cette transformation.
DS. Comment une rédaction d’information traduit-elle les grandes orientations d’un groupe comme ARTE dans son travail quotidien ?
TS. Les grandes lignes de l’évolution d’ARTE depuis quelques années, et pour les années qui viennent, sont l’européanisation et la plateformisation.
L’européanisation, d’abord, parce qu’en termes d’offre et de catalogue, on veut être disponible dans davantage de langues que le français et l’allemand, qui sont nos langues initiales et constitutives.
Notre ADN est européen. ARTE existe parce qu’il y a eu un traité international, binational, entre la France et l’Allemagne, qui a décidé la création de ce média.
Il y a donc une européanisation de l’offre linguistique, mais aussi une européanisation de notre offre d’information par des choix éditoriaux : ne pas traiter l’actualité par la petite lorgnette nationale, mais toujours au minimum avec une approche franco-allemande, et de plus en plus avec des angles européens.
C’est un privilège d’être dans une rédaction comme celle-ci. C’est vraiment l’étoile du Nord qui nous guide dans nos choix : comment parler d’un sujet avec un angle européen ? Qu’est-ce qui se passe en Europe ? En quoi ce qui se passe en Europe fait écho à ce qui se passe en France, en Allemagne, etc. ?
La deuxième grande ligne, c’est la plateformisation. Le mot est un peu protéiforme. Il désigne le développement d’ARTE.tv, notre plateforme de VOD, où l’on trouve pratiquement tous les contenus de l’info prévus pour le linéaire, mais aussi toute l’offre numérique développée et en développement.
ARTE.tv est disponible sur les téléviseurs connectés, en ligne, sur smartphones, tablettes. C’est l’une des plateformes de VOD adossées à un broadcaster traditionnel préférées des Français.
Sur les réseaux sociaux et les plateformes vidéo, ARTE est aussi présent pratiquement partout, avec d’immenses succès sur YouTube.
Les réseaux de l’info existent également, avec des comptes et des contenus spécifiques pour une offre d’actualité qui n’est pas forcément liée aux documentaires et aux reportages pour lesquels ARTE est plus connue. On produit des éléments plus réactifs, des carrousels, des vidéos incarnées explicatives, qui essaient d’adapter les codes de ces plateformes sans jamais transiger sur notre exigence éditoriale, ni sur notre ouverture européenne et internationale.
DS. Que recouvre pour toi l’idée d’ARTE Info comme média de complément ?
TS. C’est un positionnement qui peut paraître évident, mais il a fallu mettre les mots dessus.
Cela a été un travail mené par différentes personnes et responsables qui font de l’information chez ARTE. Il n’y a pas que la rédaction de Strasbourg : il y a aussi ARTE France, avec des programmes comme Sources, Le Dessous des cartes, Le Dessous des images, et, côté allemand, avec des documentaires, Regards, etc.
Être un média de complément, cela veut dire assumer le fait que lorsqu’il se passe quelque chose, les gens ne vont pas d’abord se tourner vers ARTE. On aimerait bien, mais on n’a pas forcément l’offre pour répondre à l’actualité très chaude, à la breaking news.
Nous ne voulons donc pas être en compétition avec les chaînes d’info en continu. On se concentre sur un temps un peu plus long, un pas de côté. Du J+1 au temps un peu plus long, jusqu’au documentaire.
Cela permet d’aller tout de suite vers l’analyse, le décryptage, l’explication, d’aller solliciter des experts qui ne sont pas forcément les experts médiatiques que l’on voit tout le temps sur les plateaux. Et, évidemment, avec les reportages et les documentaires, d’aller soit au plus près de l’actualité, soit de prendre le temps long pour expliquer les conflits, la géopolitique, etc.
DS. Ce positionnement vous oblige-t-il à faire des choix différents des médias en quête d’audience large ?
TS. ARTE a aussi une audience très large. Mais dans un paysage médiatique assez bouché, avec toutes les chaînes d’information, des médias print qui font maintenant beaucoup de liveet le font bien, nous avons décidé de nous concentrer sur autre chose que l’instantanéité ou le chaud.
Il y a aussi un principe de réalité et d’allocation des ressources.
Le journal d’ARTE est exceptionnel, je pense. Il détonne dans le paysage par sa qualité. Mais on ne pourrait pas en faire cinq éditions par jour. On préfère donc se concentrer sur un produit linéaire très bon, le journal, qui récapitule ce qui se passe dans la journée et ce qu’il faut savoir.
À côté, il y a des produits numériques, parfois un peu plus réactifs, parfois plus approfondis, selon les formats.
La volonté est de se concentrer là où l’on peut apporter le plus à une audience qui nous attend sur cette profondeur, sur cette analyse. Elle nous fait confiance, et nous avons beaucoup de chance. Mais elle nous attend précisément là-dessus.
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DS. Comment l’européanisation change-t-elle concrètement votre façon de travailler ?
TS. Sur l’européanisation, cela passe au quotidien par les choix d’angles dans les conférences de rédaction et les réunions éditoriales. Des angles plus européens que ce que l’on pourrait voir ailleurs dans l’audiovisuel public français ou allemand.
Il y a aussi des produits pensés pour des publics européens. Nous avons notamment un hebdo numérique d’information pour les jeunes Européens, aujourd’hui présenté en cinq langues et diffusé en neuf langues, certaines étant sous-titrées.
Nous avons aussi des éléments réseaux sociaux dans ces ordres de grandeur de langues et de distribution, ainsi qu’un partenariat via des financements européens avec de grands médias print en Europe : Gazeta Wyborcza en Pologne, El País en Espagne, Internazionale en Italie, etc.
Ce sont des partenariats avec ces journalistes, avec lesquels on fait des contenus, on partage des expertises, et bientôt un peu plus que cela.
C’est une manière de rendre une rédaction européenne sans embaucher un Européen de chaque pays. Il n’y a pas de quota dans la rédaction d’ARTE. Il n’y a pas que des Français et des Allemands, mais ce n’est pas non plus la tour de Babel du Parlement européen.
DS. Et comment la plateformisation transforme-t-elle votre travail ?
TS. Comme média de service public, média public financé par la France, l’Allemagne et un peu l’Europe, nous avons le devoir d’être présents, d’avoir une offre gratuite et accessible au plus grand nombre.
Il y a une volonté d’être découvrable partout, donc d’être présent sur toutes les plateformes où cela a du sens pour nous.
Ce qui fait sens pour la fiction, le divertissement ou la culture chez ARTE ne fait pas forcément sens pour l’information. Je pense par exemple à TikTok : pour l’instant, on ne s’est pas lancés côté info.
Être présent sur les plateformes veut aussi dire adapter notre journalisme à ces plateformes. Depuis deux ans, nous produisons par exemple des vidéos verticales incarnées et explicatives. Tout le monde apprend : nous apprenons à produire pour ces plateformes, sachant que les expertises internes sont principalement, initialement, linéaires. Les monteurs découvrent aussi, les graphistes apprennent, on apprend tous ensemble.
Plus récemment, nous avons imaginé et lancé des formats, ou réimaginé des formats initialement linéaires, pour des plateformes comme ARTE.tv et YouTube.
Il y a un énorme travail qui consiste déjà à se poser la question : à qui veut-on s’adresser ? Comment s’adresse-t-on à ces personnes ? Une vidéo pour YouTube ne s’écrit pas du tout comme un desk pour un journal. Elle ne s’écrit pas non plus comme un élément explicatif ou de décryptage dans lequel des experts répondent à des questions.
Il y a aussi un travail visuel, avec des habillages différents, des effets de montage, un travail sonore.
On se rend compte que développer une offre destinée principalement aux plateformes vidéo, qu’elles soient les nôtres ou celles des grands acteurs, nécessite un vrai travail de profondeur.
Mais toujours sans transiger sur nos angles éditoriaux et sur la qualité de notre journalisme.
Faire du journalisme pour les plateformes, ce n’est pas faire du journalisme au rabais, ni faire au plus vite, ni produire des choses qui ne seraient pas dignes de ce que l’on veut être. De toute façon, ni les journalistes ni la direction ne seraient d’accord avec cela.
C’est agréable de travailler dans une rédaction qui a à cœur de maintenir ce niveau de qualité, peu importe la plateforme sur laquelle on publie.
DS. Faire évoluer une rédaction issue du broadcast, qu’est-ce que cela oblige à revoir en profondeur ?
TS. Cela oblige à repenser plusieurs choses.
D’abord, le rapport à l’information. Quand on vient d’une chaîne ou de réflexes broadcast, s’il y a des images, on traite un sujet ; s’il n’y a pas d’images, on ne peut pas le traiter.
Ce n’est pas forcément vrai dans une vidéo incarnée, où l’on peut utiliser des cartes, des graphiques, des extraits d’articles, des images d’archives. On peut se détacher un peu de ce diktat des images qui arrivent via les agences ou les différentes sources au quotidien. C’est appréciable, parce que cela permet d’élargir les sujets que l’on peut traiter.
Il y a aussi quelque chose autour de la narration et de l’incarnation.
Même les journalistes qui avaient l’habitude de faire de la présentation doivent apprendre à tenir cinq minutes dans une vidéo YouTube, où ils sont le fil rouge. Il faut mener l’audience jusqu’à la fin, avec des relances pour garder l’attention, capter l’attention au début, mais aussi la conserver tout au long de la vidéo.
C’est très différent d’un journal télévisé, qui est une unité de temps, de lieu, de narration, un format extrêmement installé.
Il y a enfin un aspect lié à la distribution. Le travail ne s’arrête pas parce que le contenu est terminé et qu’on a appuyé sur “upload”.
Il y a un suivi, une optimisation éventuelle des titres, une éditorialisation sur ARTE.tv, dans des collections, avec des mises en avant. C’est la même chose maintenant sur la chaîne YouTube de l’info que nous avons lancée très récemment.
La distribution devient une partie entière de ce journalisme sur les plateformes.
DS. Quels sont aujourd’hui les principaux points de friction dans cette transformation ?
TS. Les points de friction sont venus notamment du fait qu’il fallait faire le deuil de choses qui existaient avant.
On a repensé l’offre pour les jeunes durant tout 2025. On avait un journal pour les enfants, suivi par un petit groupe de fans et assez utilisé dans les écoles. Les journalistes qui le faisaient avaient donc une relation privilégiée avec ces écoles et un vrai lien avec les gens qui le regardaient.
Mais en termes de chiffres, le constat était que ce format n’avait pas trouvé de public à grande échelle, surtout sur le linéaire. Il fallait donc le faire évoluer.
La question était : comment être pertinent ? Comment faire évoluer cette offre, sachant que les très jeunes, les 8-10 ans, n’étaient pas forcément sur le numérique ou les plateformes que nous visons ?
Nous avons fait évoluer cette offre pour en faire une vidéo d’analyse et de décryptage de l’actualité quotidienne, en français et en allemand pour les 15-19 ans.
Il y a eu des frictions autour de l’habillage, du montage, du ton. Des choses qui n’étaient pas forcément naturelles pour nous, et sur lesquelles nous n’étions pas toujours d’accord entre nous.
Nous avons alors travaillé avec l’expertise externe d’un YouTubeur et journaliste belge. Comme nous sommes Européens, nous n’allions pas forcément chercher les usual suspects du YouTube game français, même si nous collaborons aussi avec eux par ailleurs.
Ce jeune homme s’appelle Elio Acar. Il avait déjà travaillé avec la RTBF. Ce qu’il avait fait nous avait vraiment convaincus. Il s’est intégré dans l’équipe comme consultant, en travaillant très près des équipes sur l’habillage.
Pour les journalistes, il les a formés sur la narration, le ton, la manière de parler à une caméra pour YouTube, ce qui n’est pas la même chose que parler à une caméra pour l’antenne ou même pour une vidéo incarnée.
Cela a été un très bon moyen de lisser certaines aspérités dans la conduite du changement.
Il y a aussi une grande tradition du dialogue chez ARTE. On est sollicité par la direction et les instances pour présenter les projets. Des avis sont donnés. Peut-être que la culture allemande colore ce changement : je ne dirais pas que c’est de la co-construction, mais en tout cas de l’échange.
Une fois que les derniers pilotes ont été vus, évalués, que les décors ont été finis et que la mayonnaise a pris, le résultat final est vraiment très bien. On vient de loin, et le chemin parcouru est impressionnant.
DS. Qu’est-ce que le travail avec des créateurs ou des codes plus numériques change dans votre manière de penser l’information ?
TS. ARTE fait du numérique depuis longtemps. Avant mon arrivée, ARTE était déjà très engagée sur les webdocs il y a une grosse dizaine d’années. ARTE a aussi été pionnière sur les podcasts. Il existe à ARTE France des unités de création de projets spécifiquement numériques.
Mais à l’info, s’ouvrir à ces nouveaux codes a été très intéressant.
Travailler avec un journaliste YouTubeur qui a très vite compris nos besoins a été très appréciable. Le dialogue s’est bien fait, les propositions étaient pertinentes. Il était aussi à l’écoute des retours qui lui étaient faits. Là aussi, la mayonnaise a bien pris.
Il nous a d’ailleurs aidés sur un autre format qui n’était pas la refonte complète d’un format existant : un format mensuel de décryptage de l’actualité européenne, qui s’appelle Inside Europe.
Son but est de rendre compréhensible et intéressante l’actualité européenne. Pas forcément ce qui se passe tous les jours au Parlement ou à la Commission, mais de grands sujets : la souveraineté numérique, les nouvelles législations autour de l’agriculture, etc.
Comment rendre cela intéressant pour un public de 18 à 25 ans sur YouTube ? C’est fait par nos collègues du bureau de Bruxelles, avec l’aide d’Elio. Quand il avait travaillé avec la RTBF, il avait expliqué la politique belge aux Belges. On s’est dit que s’il arrivait à rendre cela attrayant pour des jeunes, il pouvait le faire pour la politique européenne.
DS. Parler à des publics plus jeunes, qu’est-ce que cela oblige à réapprendre ?
TS. Cela oblige presque à réapprendre le journalisme.
Cela oblige à réapprendre que tout le monde n’a pas les connaissances du téléspectateur ou de la téléspectatrice type du JT d’ARTE, dont l’âge est largement au-dessus de 50 ans, avec un certain niveau d’éducation.
Sur les réseaux et dans une optique de conquête de nouveaux publics, il faut garder à l’esprit que l’on s’adresse à des gens qui ne connaissent pas forcément les sujets.
Cela veut dire contextualiser toutes les informations que l’on donne, sans forcément revenir à la fin de la Première Guerre mondiale si l’on parle de choses qui se passent aujourd’hui. Mais il faut donner du contexte, parfois définir des choses.
Nous voulons nous adresser au plus grand public. Cela nécessite une attention particulière à l’aspect pédagogique. C’est vrai pour tous les formats numériques, et particulièrement vrai sur les plateformes où, via les algorithmes et les flux, des gens nous rencontrent alors qu’ils n’ont jamais entendu parler d’ARTE.
Avec un peu de chance, ils ont peut-être déjà regardé Samuel, ou En thérapie. Mais les plus jeunes, ARTE, ils ne connaissent pas vraiment. Les jeunes adolescents dont les parents eux-mêmes n’ont plus la télévision, ARTE ne leur parle pas forcément.
La question est donc : comment les convaincre que nous sommes sérieux, que nous sommes des journalistes, mais que nous n’allons pas leur dire quoi penser ? Que nous allons leur expliquer des choses utiles ?
À ce titre, ma collègue Émilie Aubry, du Dessous des cartes, fait un travail exceptionnel. Elle est reconnue dans les lycées pour cela. Ils sont en train de monter une académie pour travailler sur des contenus pédagogiques. C’est très intéressant.
C’est un peu un cas à part, tellement c’est exceptionnel. À notre échelle, avec des journalistes moins connus qu’elle, il y a aussi ce travail de ton, d’approchabilité et d’authenticité pour être dans les codes des plateformes.
DS. Quelle place les outils, l’IA et la data peuvent-ils prendre dans cette évolution ?
TS. Nous sommes en train de finaliser un grand projet de transformation numérique qui nous permet une approche que nous avons appelée story-centric.
L’idée est qu’il n’y ait plus de silos : le numérique, les réseaux, le linéaire. On traite une histoire, et à partir de ces histoires, on met en commun nos sources, nos vidéos, nos matériaux vidéo, qu’il s’agisse de rushes que nous avons ramenés, de tournages, d’archives, etc.
Ensuite, on en fait des déclinaisons adaptées aux différentes plateformes.
Pour les outils, cela veut dire s’adapter pour être plus cohérents en termes d’offre, ne pas refaire trois fois la même chose sur différentes plateformes, et pouvoir l’adapter.
Sur l’IA, j’ai mené les travaux pour écrire la charte éthique de la rédaction de l’info sur l’IA.
Il y avait une volonté de tout le monde, y compris de la rédaction, d’avoir une approche un peu conservatrice. Le groupe ARTE expérimente beaucoup sur d’autres sujets, mais nous avons interdit l’utilisation de l’IA générative pour tout ce qui est images, photos et vidéos, pour les graphistes comme pour les journalistes.
Nous avons accès à un chatbot interne, mais dans les ateliers d’acculturation que je fais, j’explique que ce n’est pas du tout un moteur de recherche. C’est un outil pour manipuler du langage. Et on ne force personne à l’utiliser.
Dans une entreprise multilingue, l’IA est utilisée pour la transcription et pas mal pour la traduction, toujours avec des humains derrière.
Il y a aussi quelques cas d’usage plus avancés dans la rédaction, notamment avec l’équipe de la documentation, qui travaille avec la RTS, un autre média public européen en Suisse, sur l’utilisation de la reconnaissance faciale pour l’indexation de vidéos d’archives.
Par exemple, dans une vidéo d’un congrès d’il y a dix ans, il peut y avoir une personnalité politique qui est aujourd’hui connue mais ne l’était pas à l’époque. Des technologies permettent de dire : cette personne était là, est-ce bien elle ? Cela permet d’enrichir les archives dont nous disposons.
Ce n’est pas l’utilisation la plus flamboyante, ni celle qui fait le plus les gros titres en matière d’IA. Mais c’est un cas d’usage réel. C’est intéressant à creuser.
DS. Qu’est-ce qu’ARTE Info doit absolument préserver ?
TS. Ce qu’il faut préserver à tout prix, c’est la confiance que nous font les gens.
Les sondages montrent qu’ARTE est l’une des marques, si ce n’est la marque d’information, en laquelle les gens ont le plus confiance.
Aujourd’hui, dans un monde où il y a les réseaux, l’IA, Google Discover, où l’on est bombardé de contenus sans toujours savoir d’où ils viennent, cette confiance est un avantage comparatif. C’est un avantage de marque essentiel, qu’il faut conserver.
Cela veut dire conserver ce pour quoi les gens nous font confiance : notre sérieux éditorial, notre vision un peu détachée du train-train franco-français ou germano-allemand, et une certaine forme de sérieux qui est recherchée.
DS. Et qu’est-ce qu’ARTE Info doit accepter de transformer plus vite ?
TS. Il faut évoluer sur les outils, les compétences des collègues, les miennes aussi, la montée en compétence, l’acculturation, la formation.
Je pense que c’est quelque chose qui est en place. C’est normal d’accompagner les équipes à qui l’on demande d’évoluer, de leur fournir les outils, mais surtout les compétences pour le faire, et les expertises externes quand c’est nécessaire.
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