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Stéphane Delfour (AFP) : « Faisons de bons assistants, pas de mauvais remplaçants »

Stéphane Delfour, AFP

À l’AFP, l’IA doit devenir un assistant puissant, jamais un substitut au jugement journalistique ni à la responsabilité humaine.

Comment une agence mondiale de confiance peut-elle intégrer l’IA sans fragiliser ce qui fonde sa valeur : la fiabilité, la vérification, la rigueur et la responsabilité éditoriale ? Dans cet échange Médias Pionniers, Stéphane Delfour, chargé d’accompagner le déploiement de l’IA au sein de l’AFP, explique l’approche choisie : avancer avec méthode, former les journalistes, encadrer les usages, développer des outils utiles, améliorer la qualité des contenus et leur découvrabilité, sans jamais déléguer à la machine la validation finale ni la promesse de confiance faite aux clients.

David Sallinen. Pour commencer, quel parcours vous a conduit à piloter ces sujets d’IA à l’AFP ?

Stéphane Delfour. Cela fait une vingtaine d’années que je suis à l’AFP. J’ai un parcours à la fois international et multi-métiers. Je viens de la vidéo au départ. Je me suis ensuite formé au texte et au management. J’ai dirigé des équipes dans plusieurs endroits du réseau. L’IA est un peu un aboutissement de tout cela. J’ai une bonne connaissance de la maison AFP dans ses différentes composantes. On ne le sait pas toujours, mais l’AFP a une présence mondiale, avec beaucoup de bureaux, plusieurs langues de production, et des clients médias qui nous suivent et nous font confiance dans le monde entier. Comme l’IA touche toute la rédaction, c’était quelque chose que je voulais faire en rentrant à Paris après mon dernier poste à Bangkok.

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DS. Comment définissez-vous votre rôle dans l’implémentation de l’IA au sein de l’AFP ?

SD. L’idée est d’installer un usage responsable et éthique de l’IA dans le plus d’endroits possible de la chaîne de production à l’AFP. Je le fais avec plusieurs collègues, sous la responsabilité de personnes de la direction de l’AFP. Je coordonne une newsletter mensuelle, Brainstorm, envoyée à l’ensemble des salariés de l’agence, soit pratiquement 3 000 personnes. Je vais aussi chercher des financements pour faire avancer nos projets IA plus vite, quand c’est possible. Et je fais des formations au sein de la rédaction, avec d’autres collègues.

DS. Pourquoi l’AFP a-t-elle choisi une approche prudente de l’IA ?

SD. Nous sommes au centre d’un écosystème qui nous fait confiance, qui s’abonne et qui reçoit des contenus de haute qualité. Nos clients attendent de l’AFP zéro erreur. C’est un objectif. Il n’y a jamais zéro erreur, mais nous en sommes très proches. Quand l’IA générative est arrivée, notamment avec ChatGPT, nous nous sommes dit que cela pouvait être très puissant, mais qu’il fallait installer un usage correct. Il fallait apprendre à s’en servir avant de se lancer. Nous n’avions pas non plus une surface financière énorme pour tester des choses dans tous les sens à grande échelle. Nous avons donc décidé de nous concentrer sur les endroits où l’IA pouvait rendre un service intéressant aux journalistes.

DS. Où placez-vous la frontière entre assistance utile et substitution dangereuse ?

SD. En interne, nous avons une formule assez simple : faisons de bons assistants, pas de mauvais remplaçants. La frontière est là. Il faut développer des outils utiles, qui seront réellement adoptés. Le critère d’adoption est central pour nous. La dangerosité vient du manque d’attention de l’humain face aux erreurs possibles de la machine. L’IA peut faire des choses fantastiques, mais elle peut aussi halluciner et produire des biais. C’est une source d’erreur fondamentale si l’on ne sait pas l’utiliser, si l’on ne sait pas la piloter.

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DS. Pourquoi la transcription et la traduction ont-elles été vos premiers cas d’usage ?

SD. Nous nous sommes rendu compte que les journalistes allaient de toute façon utiliser ces outils, parfois de manière un peu sauvage, en shadow IT. Il fallait donc encadrer ces usages. Dans une agence mondiale qui travaille en plusieurs langues, la transcription et la traduction représentent une part importante du travail. Parfois, c’est intéressant. Parfois, c’est très répétitif et très rébarbatif. Nous avons identifié ces deux domaines comme des cas où l’IA pouvait être très utile. Gérer des données, traduire, transcrire, ce sont des choses que l’IA sait faire. Nous avons donc commencé avec un outil de transcription, que nous avons appelé Scribe, et un outil de traduction. Nous les avons développés assez rapidement pour les mettre à disposition des journalistes, qu’ils soient sur le terrain ou sur un desk. Nous avons aussi des déclinaisons par métier. Sur la traduction, par exemple, nous avons maintenant un outil qui permet de traduire automatiquement toutes les descriptions plan par plan de nos vidéos.

DS. En quoi l’IA peut-elle améliorer la qualité, et pas seulement la vitesse ?

SD. Prenons l’exemple de la description visuelle et de la reconnaissance faciale.

Cela nous permet de transmettre à nos clients des contenus beaucoup mieux renseignés. Je pense notamment aux photos. Nous avons mis en place un outil très performant pour le Festival de Cannes, par exemple, lors des montées des marches ou sur des photos de groupe. Le photographe prend la photo, mais ensuite il faut savoir qui est à gauche, qui est à droite, qui apparaît sur l’image. La machine fait cela très bien. Avant, nos légendes photo arrivaient parfois de manière un peu succincte, parce que nous ne savions pas toujours identifier toutes les personnes présentes, ou parce que cela prenait trop de temps. Maintenant, ce n’est plus le cas.

Cela nous fait gagner du temps, mais cela améliore aussi la qualité. Avec cette technologie, nous pouvons également retrouver dans nos archives des photos qui avaient été indexées rapidement et auxquelles il manquait certaines informations. Je pense à Alexandre Benalla, par exemple. Lorsqu’il est devenu célèbre et digne d’intérêt médiatique, nous nous sommes rendu compte que nous avions des photos de lui, mais que nous ne le savions pas. Avec un outil de computer vision, nous pouvons désormais fouiller nos archives et retrouver des personnes qui n’avaient pas été référencées à l’époque.

DS. Pourquoi la validation humaine reste-t-elle votre ligne rouge absolue ?

SD. Parce que les erreurs de la machine existent. Et si une erreur part vers un client, elle ne sera jamais imputée à la machine. Elle sera toujours imputée à l’humain. C’est la base de la confiance. Une agence comme l’AFP sert des milliers de rédactions dans le monde entier. Ces rédactions comptent sur nous. Elles reçoivent des contenus certifiés. Il ne peut pas y avoir de contenu envoyé aux rédactions sans validation humaine, avec une erreur dedans. On ne pourra pas dire que c’est une erreur de la machine. Ce sera une baisse de vigilance, ou un manque de contrôle humain. L’humain doit être dans la boucle à toutes les étapes, même dès le départ, dans la manière de prompter une IA. Il faut savoir comment prompter, comment limiter les risques, comment garder une distance et comment utiliser l’outil au mieux. Le contrôle humain, de A à Z, doit rester fondamental. Nous ne diffusons pas de contenu généré par l’intelligence artificielle. C’est à la base du contrat de confiance que nous avons avec nos clients.

DS. Qu’est-ce qui vous inquiète le plus : l’erreur de la machine ou la baisse de vigilance humaine ?

SD. Clairement, la baisse de vigilance humaine. C’est contre cela que nous voulons mettre tous les garde-fous possibles. C’est aussi pour cela que nous avons développé des formations obligatoires pour tous les journalistes de l’AFP. Il est très facile de se laisser emporter dans une bulle de confiance avec une IA qui vous répond comme un être humain, de manière sympathique, structurée, apparemment très documentée, très précise, très assertive. On peut se dire : c’est bon, je peux y aller. Non. Jamais. À aucun moment. Les erreurs de la machine, il y en aura toujours. Le vrai risque est de baisser la garde.

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DS. Pourquoi avoir rendu la formation IA obligatoire pour les journalistes ?

SD. Parce qu’il faut installer une culture minimale de l’IA dans toutes les rédactions de l’AFP. Nous avons déjà formé quasiment la moitié des rédactions. Je parle bien des rédactions au pluriel, car l’AFP compte environ 200 bureaux et sept langues de production. Nous avons aussi mis en place des ambassadeurs IA. Ce sont des personnes au plus près des bureaux, des journalistes et des reporters, en Asie, en Asie du Sud-Est, en Amérique latine, en Afrique, au Moyen-Orient, sur les zones de conflit et dans l’ensemble du réseau. Ces ambassadeurs sont des interlocuteurs locaux. Nous les avons fait venir à Paris en deux vagues depuis l’an dernier pour qu’ils deviennent des porteurs de culture IA. L’idée n’est pas de dire que l’IA est fantastique, ni de dire qu’elle est très dangereuse. L’idée est d’expliquer son potentiel pour l’AFP, la culture que nous voulons installer, ce que nous voulons en faire et pourquoi nous voulons que les journalistes l’utilisent correctement. Toujours avec cette même idée : un bon assistant, pas un mauvais remplaçant.

Aujourd’hui, il y a vingt-cinq ambassadeurs dans le monde. Ils animent aussi les formations. Ce sont des formations assez poussées, d’une journée entière, en présentiel, avec un programme qui passe en revue ce qu’il faut savoir pour disposer d’une culture générale minimale sur l’IA.

DS. Que signifie, pour l’AFP, rendre ses contenus “AI-readable” pour les clients ?

SD. C’est la grande question de demain, et nous commençons déjà à nous y pencher. L’idée est que nos contenus soient livrés de manière suffisamment structurée pour que les IA de nos clients, ou les IA qui viendraient chercher dans nos contenus, puissent les lire correctement et les comprendre. Nos contenus sont déjà structurés depuis toujours. Quand vous êtes abonné à l’AFP, vous recevez des contenus avec un certain nombre de métadonnées : la date, le lieu, le qui, le quoi. Cela répond déjà à beaucoup de questions. Nous allons aller plus loin, notamment grâce à la computer vision, qui permet de retrouver un contenu en décrivant ce qui s’y passe, dans l’image ou dans le texte. Nous allons générer de nouvelles métadonnées lisibles par des IA chez nos clients.

Nous sommes encore au début de ce chantier. Nous ne savons pas encore exactement quelle forme cela prendra, mais nous avons bien identifié le nouveau défi : la découvrabilité de nos contenus. Nous avons de très bons contenus, mais il est parfois compliqué de les trouver. L’environnement est très concurrentiel. D’autres agences produisent aussi de beaux contenus. Si votre contenu ne sort pas en premier, c’est dommage. Dans le monde de l’IA, s’il ne sort pas en premier, il peut même disparaître complètement. La bataille est donc très forte. C’est notre premier chantier de l’année : améliorer la découvrabilité de nos contenus sur nos plateformes, AFP News et notre API. L’objectif est que, si un client cherche une photo d’Emmanuel Macron avec des lunettes d’aviateur, la photo ressorte.

DS. Que va changer concrètement le projet Mediagen ?

SD. Mediagen est une façon pour nous de structurer nos besoins en outils pour la rédaction. C’est un dossier que nous avons proposé à la Banque publique d’investissement pour nous aider à avancer. Il comprend trois outils. 

  • Le premier est un outil de veille informationnelle, destiné à compiler nos sources et à détecter des signaux faibles. 
  • Le deuxième est un outil de recherche et de génération de réponses à partir de nos contenus. C’est ce qu’on appelle un RAG.
  • Le troisième est un assistant rédactionnel capable d’aller puiser dans nos ressources AFP : la charte, le manuel de l’agencier, les règles éditoriales, rédactionnelles et éthiques qu’un journaliste AFP doit suivre.

Ces trois outils seront développés sur une période de deux ans, avec des partenaires technologiques identifiés. Le soutien de l’État doit nous permettre d’accélérer ce processus.

DS. À quoi pourrait ressembler le poste de travail idéal d’un journaliste à l’horizon 2030 ?

SD. Le journaliste doit toujours rester au centre du poste de travail. Il y a des fonctions que nous ne pouvons pas déléguer à la machine et que nous ne voulons pas déléguer : le travail de source, le recoupement, la vérification, l’expérience de terrain. J’imagine un poste de travail très mobile, avec des moyens d’enregistrer des interviews, de les transcrire directement depuis le téléphone, de les traduire éventuellement. Il y aura de l’IA à toutes les étapes, mais l’humain devra toujours garder le contrôle. Je vois donc un poste de travail intégré, boosté à l’IA, mais où l’humain reste le pilote.

DS. Qu’est-ce qui devra rester irréductiblement humain dans le journalisme ?

SD. Ce qui est intéressant avec l’IA, c’est qu’elle nous pousse à revenir à ce qui fait notre singularité. Elle nous pousse à chercher ce que la machine ne pourra pas faire. Rester sur le terrain. Parler aux sources. Entretenir des relations de confiance. Si une source vous dit quelque chose un jour, c’est souvent parce que vous lui parlez depuis un an, deux ans, trois ans, parce qu’un climat de confiance s’est installé. La machine ne peut pas faire cela. Aller sur le terrain, poser les bonnes questions, obtenir des choses, confirmer, double-checker : toutes ces capacités de reporter nous ramènent à la base du métier. C’est là-dessus qu’il faut s’appuyer.

À l’AFP, nous essayons de maintenir ce réseau. Nous avons environ 200 bureaux dans le monde, nous travaillons dans de nombreuses langues, et nous voulons rester au plus près du terrain, en Iran, au Moyen-Orient, en Ukraine et ailleurs. Ce n’est pas toujours simple. Cela coûte de l’argent. Mais nous pensons que c’est notre atout maître.

DS. Avec une baguette magique, qu’auriez-vous aimé changer dans la conduite de cette transformation ?

SD. Les choses vont tellement vite que nous aimerions forcément pouvoir aller plus vite. Si nous avions une enveloppe illimitée, nous irions bien sûr beaucoup plus vite. Mais au-delà de l’argent, je pense que l’organisation peut aussi être un accélérateur. Il faudrait un travail beaucoup plus intégré entre la rédaction, les services techniques, les designers. Créer une sorte de lab. C’est ce que nous faisons, ou ce que nous voulons faire. Cela prend du temps. Mais la baguette magique, ce serait d’avoir déjà cette structure en place. Je pense que ce vœu va être exaucé, mais c’est quelque chose qui aurait probablement été un accélérateur.

DS. Si vous deviez conseiller un seul outil IA à un journaliste en 2026, lequel serait-ce ?

SD. Il y en a beaucoup, et cela dépend de la tâche à effectuer. Au-delà des outils que nous avons à l’AFP et de Copilot, que nous avons intégré dans notre suite Microsoft, je citerais NotebookLM. C’est un outil de Google, gratuit. Il est dans l’environnement Google, avec tout ce que cela implique de positif et de négatif. Je n’y mettrais pas de dossiers trop confidentiels, mais je l’utilise pas mal. Je m’en sers notamment pour analyser de gros dossiers, comparer deux versions d’un document, m’aider à réfléchir à un sujet ou organiser mes idées. Il y a aussi une fonction plus ludique, le studio, qui permet de transformer un document en podcast, en fiche ou en quiz pour s’entraîner.

Ce qui est intéressant, c’est que cela montre une évolution des usages vers une personnalisation du format de sortie. Je pense que les gens voudront bientôt consommer l’information de la manière qui leur convient le mieux. Ils pourront configurer la façon dont les informations leur arrivent : sous forme de podcast, de quelques bullet points, d’une petite vidéo. C’est ce qu’on appelle parfois le journalisme liquide, qui s’adapte aux contenants et aux usages de la personne qui va le consommer.

Pour l’AFP, c’est aussi une réflexion importante : comment nos contenus doivent-ils être proposés et présentés pour avoir les meilleures chances d’être bien utilisés et vus par nos clients ? Donc oui, NotebookLM est intéressant. Mais avec une prudence essentielle : comme l’outil est ouvert, il ne faut rien y mettre de trop confidentiel.


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Auteur

David Sallinen

PDG et fondateur d’Upgrade Media et de New World Encounters. Consultant en stratégies numériques. Référent pédagogique d’Upgrade Media Formation

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