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Nicolas Bernard (Sogemedia) : « L’IA utile, c’est l’IA qui nous assiste »

Nicolas Bernard

Directeur des rédactions et Chief Digital Officer chez Sogemedia, Nicolas Bernard refuse la fascination technologique autant que le rejet dogmatique. Face à l’intelligence artificielle, il défend une ligne pragmatique : l’IA peut être un assistant précieux pour les rédactions locales, à condition de ne jamais perdre de vue l’essentiel ; la rigueur éditoriale, la vérification des faits et la responsabilité humaine. Un équilibre délicat entre gain de productivité et préservation de la confiance.

« C’est comme un tour de magie. Si vous en faites trop, personne n’y croit. Si vous le faites mal, tout le monde voit le truc. Dans les deux cas, vous avez perdu votre temps et la confiance du public. » Après plus de 25 ans dans le journalisme, il a vu passer suffisamment de changements pour savoir distinguer les vrais outils des gadgets. Aujourd’hui, face à l’emballement autour de l’IA générative, il garde la tête froide. Ni technophile béat, ni technophobe frileux : simplement exigeant. Pour lui, la question n’est pas de savoir si l’IA a sa place dans les rédactions locales, mais comment l’y intégrer sans abîmer ce qui fait leur valeur ; la proximité, la confiance, l’ancrage territorial. Entretien.

L’IA comme assistant, jamais comme substitut

David Sallinen. Quand est-il légitime d’utiliser l’IA dans une rédaction ? Où placez-vous la frontière ?

Nicolas Bernard. La frontière est claire : l’usage de l’IA est légitime quand elle reste au service du travail éditorial, pas quand elle s’y substitue. Tout dépend de l’intention et de la transparence. Si l’IA permet de gagner du temps sur des tâches techniques ; relecture, optimisation web, transcription ; c’est un outil utile. Mais la décision éditoriale, le choix des angles, la vérification des faits ou la prise de responsabilité sur un contenu doivent rester humains.

Je distingue très nettement deux situations : un contenu aidé par l’IA et un contenu  écrit par l’IA. Dans le premier cas, l’outil sert d’assistant et le journaliste reste pleinement auteur et responsable. Dans le second, la machine produit l’essentiel du texte et l’humain se contente de relire. La frontière se joue sur qui porte l’intention et l’écriture finale.

DS. Concrètement, dans une rédaction locale avec des ressources limitées, sur quelles tâches l’IA peut-elle vraiment apporter un gain ?

NB. En presse locale, avec de petites équipes, de nombreuses tâches deviennent chronophages. Je pense au travail de relecture de la copie, aux posts sur les réseaux sociaux, à l’optimisation des articles pour le web, aux résumés de communiqués de presse, à la transcription écrite de notes audio… Sur toutes ces tâches, qui sont essentielles mais très consommatrices de temps, l’IA peut être un très bon assistant. Et je constate un gain de temps réel.

Cela permet aussi de diversifier les formes de narration journalistique. On peut créer assez facilement des podcasts, par exemple, en transformant nos contenus écrits.
C’est du temps libéré pour ce qui compte vraiment : le reportage terrain, le lien avec les communautés locales.

DS. Et à l’inverse, sur quelles tâches le gain est-il illusoire ou risqué ?

NB. Sur la génération ex nihilo de contenus informatifs ou sur la collecte d’informations locales, par exemple. Il est illusoire de croire que l’IA va remplacer, dans ces domaines, des correspondants locaux ou des journalistes. C’est non seulement illusoire, mais également dangereux.

Un journal local a un mandat social : il tisse du vivre-ensemble, il est un lien. Penser que l’IA peut restituer au lecteur ce contexte humain et local qui transpire dans nos colonnes serait une erreur fondamentale.

Qualité éditoriale : les garde-fous indispensables

DS. Quel est le risque principal quand l’IA entre dans le flux de production ?

NB. Le risque principal est de laisser l’outil dicter le contenu. Si l’IA entre dans la chaîne de production sans cadre clair, on peut vite perdre la maîtrise éditoriale : publier des textes lisses, standardisés, approximatifs, ou passer à côté du contexte humain qui donne du sens à l’information locale.

Il y a aussi un risque de confiance : si les lecteurs ne savent plus ce qui est écrit par un journaliste et ce qui vient d’une machine, la crédibilité du média peut s’en trouver fragilisée. Or, la presse régionale dispose d’un capital confiance élevé. C’est notre principal actif. Il ne faut surtout pas l’abîmer.

DS. Comment éviter cet écueil ? Quel principe simple vous guide pour décider d’adopter ou de refuser un outil ?

NB. J’adopte un outil quand il est au service du journaliste et du journalisme. Ce service doit avoir un gain : productivité, créativité, analyse. A contrario, je refuserai un outil qui se substituerait au journaliste, comme écrire un article à sa place ou un édito « avec le style de… ». En somme, tout ce qui relève de ce que j’appelle « l’économie de la flemme ».

C’est en mettant les mains dans le moteur, en testant, que l’on finit par voir ce qui pourrait servir le journalisme. Il faut de l’expérience et de la maturité pour éviter l’effet gadget.

DS. Vous évoquez souvent la notion de qualité et d’utilité. Comment les définissez-vous concrètement ?

NB. Pour moi, la qualité, c’est d’abord la rigueur de l’information ; la vérification des faits, la clarté du propos et la cohérence éditoriale. Dans un hebdomadaire local, cela veut dire produire des contenus fiables, bien contextualisés, écrits avec soin et accessibles à tous les lecteurs. La qualité, c’est ce qui fait qu’un lecteur a confiance dans ce qu’il lit ; il retrouve une exigence professionnelle à chaque article.

L’utilité, elle, renvoie à la pertinence pour le public : est-ce que l’information aide vraiment à comprendre, agir ou participer à la vie locale ? Est-ce que ce que l’on publie répond à un besoin d’intérêt collectif, éclaire un débat, ou renforce le lien entre habitants ?

Je me dis que l’IA améliore vraiment le service rendu au lecteur quand elle permet d’apporter quelque chose de plus clair, de plus précis. Par exemple, si elle aide à croiser les données locales pour mieux expliquer un enjeu, ou à rendre une information complexe plus lisible ; là, on est dans une vraie plus-value.

Transparence et politique IA : le contrat avec le lecteur

DS. Vous insistez beaucoup sur la transparence. Quel est votre critère vis-à-vis du lecteur ?

NB. La transparence, pour le lecteur, c’est le fait de savoir clairement quand et comment l’IA intervient dans ce qu’il lit. C’est essentiel ! Concrètement, cela signifie mentionner explicitement, dans ou à côté du contenu, qu’un outil d’IA a été utilisé. Et expliquer en une phrase simple le rôle de l’IA : aider à analyser des données, à préparer un brouillon, à générer une illustration…

Attention, je ne dis pas qu’il faut mentionner systématiquement l’usage de l’IA. On mentionne quand l’IA génère l’essentiel du contenu visible par le public, pas pour une simple correction ou recherche. Mais quand c’est le cas, il faut être transparent.

DS. Quand on utilise un prompt pour générer un premier jet ou un résumé, puis que l’on corrige et l’enrichit : qu’est-ce qui garantit que l’on reste dans une démarche journalistique ?

NB. Ce qui garantit qu’on reste dans une démarche journalistique, ce n’est pas l’outil, c’est la façon de l’utiliser : on vérifie tout, on réécrit vraiment, on ajoute du reportage, du contexte, et au final c’est un journaliste qui assume la responsabilité de chaque mot.

On bascule dans du « écrit par l’IA » quand la machine produit l’essentiel du texte et que le journaliste ne fait plus qu’ajuster à la marge. Tant que le journaliste écrit, réorganise, enrichit et assume vraiment le texte, on est dans du « aidé par l’IA ».

DS. Que doit contenir une politique IA dans une rédaction locale ?

NB : Une bonne politique IA définit les usages permis, impose la transparence, garantit la responsabilité humaine, prévoit la formation et s’aligne sur nos valeurs journalistiques. On explicite tout : textes, images, corrections, traduction, résumés.

Les garde-fous minimums, selon moi, sont : une charte simple, un référent IA, une vérification humaine obligatoire, une formation/explication rapide et transparente avec les lecteurs. Cela protège notre crédibilité locale sans alourdir le travail.

DS. Qui valide, à quel moment, et avec quelles responsabilités ?

NB. La validation est hiérarchique. Le journaliste valide la vérification des faits et la rédaction en chef donne l’approbation finale. C’est un processus classique, mais il ne faut surtout pas le court-circuiter sous prétexte qu’on utilise l’IA.

DS. Quels usages pourraient abîmer la confiance plus vite que les autres ?

NB. La tromperie, la duperie, la désinformation. Une fois encore, la responsabilité éditoriale reste entièrement humaine. La presse régionale est le premier filet contre la désinformation. IA ou pas, cela doit demeurer. C’est notre responsabilité, et elle nous oblige dans notre travail au quotidien.

Formation et workflow : par où commencer ?

DS. Concrètement, quand on part de zéro, par quoi commencer ?

NB. Je dirais : rédigez une charte, nommez un référent et testez sur quelques articles. Il ne faut pas attendre d’avoir un cadre parfait pour expérimenter. Au contraire, c’est en testant qu’on comprend ce qui fonctionne.

DS. Quelle première compétence est la plus utile : savoir prompter, savoir vérifier, savoir cadrer les usages ?

NB. Si l’on part du principe que les bases métiers d’une rédaction sont solides, alors savoir prompter. C’est la compétence technique de base. Mais attention, cela ne remplace pas la vérification, ni le cadrage ; ces deux éléments doivent déjà être ancrés dans la culture de la rédaction.

DS. Comment intégrer l’IA dans le flux sans créer une usine à gaz ?

NB. Traitez l’IA comme un collègue junior. Demandez-lui des choses simples, comme des corrections, vérifiez et peaufinez. Un usage naturel, contrôlé et utile. Pas besoin de révolutionner tous les processus d’un coup.

Les rituels classiques restent valables : relecture croisée entre collègues, vérification des faits. L’IA ne change rien à ces fondamentaux.

Économie et arbitrages

DS. Nouveaux formats, gain de temps, diversification des revenus publicitaires… quel est le potentiel le plus réaliste pour des hebdos locaux ?

NB. Le potentiel le plus réaliste pour des hebdos locaux est le gain de temps. Cela permet également de diversifier les formes de narration journalistique, en créant par exemple assez facilement des podcasts. C’est du temps libéré pour se concentrer sur le reportage terrain et les liens communautaires : notre vraie valeur.

DS. Les risques : coût des licences, impact possible sur certains métiers. Comment tenir une ligne d’avantage économique sans fragiliser l’écosystème local ?

NB. On a tous commencé avec des licences gratuites, avant d’évoluer avec les premiers forfaits ChatGPT à 20 euros par mois. Cela permet d’avancer et de faire ses armes. Il y a aussi beaucoup d’outils open source, mais il ne faut pas négliger les coûts de formation. Faire monter les équipes en compétence diminue également, sur les premiers mois, la productivité.

C’est un investissement à moyen terme. Et il faut l’assumer.

DS. Quel arbitrage faire entre investissement IA et maintien des compétences humaines ?

NB. Sans hésiter, il faut d’abord investir dans les compétences humaines, en utilisant les gains IA pour amplifier, densifier, appuyer les compétences acquises. L’IA n’est qu’un multiplicateur. Si les bases ne sont pas solides, multiplier par l’IA ne donnera rien de bon.

Le piège à éviter absolument

DS. Si vous deviez résumer : comment un média local doit-il utiliser l’IA dès maintenant, sans abîmer ce qui fait sa valeur ?

NB. Comme je l’ai dit précédemment, un média local peut utiliser l’IA pour gagner du temps sur le factuel, libérant l’humain pour le reportage terrain et les liens communautaires : sa vraie valeur.

DS. Et à l’inverse, quel serait le faux bon plan à éviter absolument ?

NB. Le piège fatal : publier de l’IA brute sans relecture humaine, au nom de la vitesse ou pour faire du volume. C’est la garantie de perdre la confiance de vos lecteurs. Et une fois perdue, cette confiance est très difficile à reconquérir.

DS. Pouvez-vous dire deux mots sur l’accompagnement Upgrade Media ?

NB. Nous sommes très contents, cela fait maintenant quelques temps que l’on travaille ensemble. Upgrade Media nous a aidés dans cette aventure de l’IA.
Au départ, on avait plutôt un accompagnement de transformation digitale assez classique, et puis l’IA est venue un petit peu bousculer le jeu de quilles.
Upgrade Media s’est saisi rapidement de cette problématique et a vite avancé. On a profité aussi de la réflexion qu’Upgrade Media menait, puis des expérimentations qu’ils ont faites, notamment dans l’utilisation des prompts et dans l’écriture des prompts. Cela nous a aidés au départ et nous a aussi aidés à mûrir ;  je crois que c’est peut-être le plus important, avec les équipes. Aujourd’hui, on utilise encore certains prompts d’Upgrade Media et on en est très contents.

Sogemedia en bref

Le groupe Sogemedia rassemble 22 titres de presse locale, répartis sur l’ensemble du territoire français. Historiquement basé dans le nord de la France, entre Avesnes-sur-Helpe et Paris, le groupe s’est développé par acquisitions successives.

L’acquisition de l’ex-groupe HCR lui a notamment permis de s’implanter en région Auvergne-Rhône-Alpes et en Haute-Marne. Le groupe est également présent dans le sud-ouest, avec des hebdomadaires dans les Pyrénées et à Bergerac.

Nicolas Bernard pilote la transformation digitale des rédactions pour l’ensemble du groupe et occupe également les fonctions d’éditeur pour plusieurs hebdomadaires de la branche rhônalpine, Sogemedia.


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Auteur

David Sallinen

PDG et fondateur d’Upgrade Media et de New World Encounters. Consultant en stratégies numériques. Référent pédagogique d’Upgrade Media Formation

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