Le journalisme vit-il ses dernières années ? Dans cet entretien, le théoricien des médias Andrey Mir déroule une thèse choc sur le postjournalisme, l’oralité numérique et l’IA, qui rebattraient en profondeur notre rapport à l’information, à l’autorité et à la vérité.
Andrey Mir est un écologiste des médias, décrit un jour comme un « McLuhan sous stéroïdes ». Mir a développé plusieurs concepts marquants pour comprendre les médias, parmi lesquels le « postjournalisme », l’« oralité numérique », le « rédacteur viral / inquisiteur viral » et le « rush numérique ». Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont The Digital Reversal (2025), The Viral Inquisitor (2024), Digital Future in the Rearview Mirror (2024), Postjournalism and the Death of Newspapers (2020) et Human as Media (2014). Diplômé en journalisme, linguistique, communication et culture, Mir vit à Toronto, au Canada. Vous pouvez le suivre sur Substack, son blog s’intitule Media Determinism et sur X : @Andrey4Mir.
David Sallinen – Vous inscrivez votre travail dans l’idée que les médias, lorsqu’ils sont poussés jusqu’à leur plein potentiel, inversent leurs effets.
Qu’est-ce qui vous fait penser que nous atteignons aujourd’hui ce point avec les médias numériques, et qu’il ne s’agit pas simplement d’une nouvelle phase de disruption ?
Andrey Mir – Selon McLuhan, tout média ou toute technologie inverse ses effets lorsqu’il atteint sa forme extrême, son plein potentiel. Un exemple simple : les voitures augmentent notre mobilité, mais quand leur usage atteint ses limites, la mobilité s’inverse en embouteillage. La surutilisation des signaux s’inverse en bruit, et ainsi de suite.
Il existe au moins une caractéristique des médias contemporains qui a atteint sa forme extrême et ne peut pas aller plus loin : la vitesse de l’interaction humaine. Avec l’électricité, nous avons atteint l’instantanéité de la communication. Avec les médias numériques, nous avons atteint l’instantanéité non seulement de la communication, mais de toute forme d’interaction. La médiation numérique est donc la plus rapide possible, puisqu’elle est instantanée. On ne peut tout simplement pas aller plus vite.
« Aujourd’hui, la vitesse instantanée de nos interactions inverse le fondement biologique de notre écologie. »
DS – Vous soutenez que les médias numériques ont atteint leur « plein potentiel » à travers la vitesse, l’échelle et l’omniprésence.
Lequel de ces facteurs compte le plus dans le déclenchement de l’inversion, et pourquoi les réformes incrémentales échouent-elles une fois ce seuil franchi ?
AM – La vitesse de l’interaction est fondamentale. L’interaction instantanée avec les autres et avec l’environnement supprime le délai de réaction qui a fait de nous des humains il y a des millions d’années. Ce délai dans les réflexes, c’est précisément ce dans quoi s’inscrivait la parole, et c’est ce qui nous séparait de la nature. Aujourd’hui, la vitesse instantanée de nos interactions inverse le fondement biologique de notre écologie et nous replonge dans l’environnement, mais désormais dans l’environnement numérique, et en tant qu’êtres numériques.
En outre, à mesure que les médias numériques ont gagné toutes les catégories démographiques et enveloppé la quasi-totalité de notre activité, nous atteignons une autre limite : la réactivité sociale totale. Les inversions qui en découlent transforment l’ensemble de notre existence sociale. C’est pourquoi nous avons le sentiment que tant de choses, le monde entier, ne changent pas seulement, mais basculent.
DS – Vous décrivez l’environnement actuel comme une inversion de la littératie en « oralité numérique ». Comment ce basculement modifie-t-il la manière dont l’autorité, la vérité et la crédibilité s’établissent par rapport à l’ère fondée sur l’imprimé ?
AM – À cause des appareils numériques, taper du texte est devenu instantané et interactionnel. Le fait d’écrire au clavier a inversé le texte en messagerie. La messagerie est un hybride entre parler et écrire : comme la parole, elle est instantanée, conversationnelle et comportementale ; comme l’écriture, elle laisse des traces et transmet nos expressions au-delà de la conversation immédiate.
La langue parlée a créé les conditions cognitives et culturelles de l’oralité. L’écriture a créé la littératie. Aujourd’hui, la messagerie est en train de créer une condition culturelle et mentale hybride que j’appelle « oralité numérique ».
Pourquoi parler d’« oralité » dans « oralité numérique » ? Qu’y a-t-il d’« oral » là-dedans ? Non, il ne s’agit pas de performance vocale. Et ce n’est pas à cause des vidéos ou des podcasts. La différence essentielle entre oralité et littératie n’était pas la parole contre l’écriture, mais l’immersion contre la distanciation. Il en va de même pour l’oralité numérique : elle est immersive, interactionnelle, comportementale. Mais elle nous immerge dans la réalité numérique, et non dans le monde physique, comme le faisait l’oralité. C’est pourquoi, c’est une oralité numérique. Et c’est aussi pour cela qu’elle est hybride : sur nos appareils, nous restons physiquement détachés, comme dans la littératie, mais immergés dans nos comportements, comme dans l’oralité.
Le caractère immersif de l’oralité numérique réactive de nombreux traits de l’oralité primaire, tribale. L’un d’eux est la perception de la vérité. Avant l’écriture, il n’y avait pas de vérité objective. La vérité est une abstraction créée par l’écriture, parce que l’écriture a détaché notre esprit du comportement, de la pensée situationnelle. Il n’y a tout simplement pas besoin de vérité objective quand les gens sont immergés dans des situations. Dans l’oralité, la vérité était négociée et définie par les résultats situationnels : ce qui fonctionnait, voilà ce qui était vrai.
Puisque les médias numériques sont immersifs, ils rétablissent ces conditions. La vérité lettrée, fixe, disparaît. Une conception subjective, pratique, contextuelle de la vérité commence à prévaloir. La connectivité instantanée transforme les vérités subjectives d’un grand nombre en une vérité collective qui remplace le principe abstrait, idéal, de la vérité absolue. Cela signifie qu’aujourd’hui les vérités se définissent par des référendums de likes au sein de tribus numériques.
Des inversions similaires touchent de nombreuses abstractions universelles autrefois établies par la littératie et l’imprimé. Le grand renversement numérique se compose de multiples inversions spécifiques dans tous les domaines de la vie humaine, de l’épistémologie jusqu’à la politique, voire aux relations entre les sexes.
DS – Vous définissez le postjournalisme comme un basculement : ne plus fournir l’information, mais valider une information que les gens ont déjà rencontrée ailleurs.
À quel moment cela est-il devenu la fonction dominante des grands médias, et qu’est-ce qui a rendu cette évolution inévitable ?
AM – Ce basculement a été lié à la démographie de la prolifération des réseaux sociaux. Au début des années 2010, la publicité avait déjà migré vers Internet, et les médias devaient trouver de nouvelles sources de revenus. Ils sont passés au numérique et ont commencé à courir après les audiences numériques, vous vous souvenez du mot d’ordre de l’époque : « Digital First ! » ? Les gens des médias pensaient qu’il suffisait de changer de support, de passer du papier au numérique, et voilà, nous allions utiliser les formidables technologies d’Internet pour vendre encore mieux l’information et la publicité.
Pas si vite. Dans ce nouvel environnement numérique, un nouveau média a émergé, capable de diffuser information et publicité non seulement de façon plus efficace, mais de façon personnelle. Contrairement aux anciens médias, les plateformes numériques peuvent personnaliser la diffusion des contenus pour chaque utilisateur individuellement, et le faire à l’échelle de centaines de millions de personnes. Une personnalisation pour des millions d’individus, les anciens médias ne disposent pas, et ne peuvent pas disposer, d’une telle capacité.
Mais les dirigeants des médias ne le savaient pas encore. Les médias d’information se sont donc rués sur le numérique, ont mis en place des paywalls et ont commencé à courtiser les audiences numériques. Et c’est là qu’un facteur démographique très important est intervenu, un facteur souvent négligé. Qui étaient les audiences numériques à l’époque ? Les premiers adoptants du numérique étaient jeunes, diplômés, urbains, et donc progressistes. En cherchant à capter leur attention, les médias ont adopté leurs valeurs, et marginalisé le reste de la population. Pourquoi s’embarrasser d’une couverture destinée à ceux qui ne peuvent pas s’abonner en numérique ?
En conséquence, la couverture médiatique, au début des années 2010, a profondément changé, au point de représenter désormais presque exclusivement des visions progressistes du monde. Même le langage de l’information a radicalement évolué, l’analyse de fréquence montre que la terminologie du wokisme, auparavant confinée à des cercles restreints d’activisme académique, a explosé dans le journalisme précisément au début des années 2010, période que j’appelle le Digital Rush.
Mais les progressistes numériques étaient réellement progressistes, et ils ne consommaient pas l’information des anciens médias. Les abonnements numériques, grande tendance de 2011-2012, ont stagné ou échoué. Les abonnements numériques ne fonctionnaient pas.
Pendant ce temps, des catégories plus âgées, moins urbaines, moins diplômées et moins progressistes, abandonnées par les médias dominants, ont adopté les réseaux sociaux et ont acquis la capacité de s’informer entre elles, exactement comme leurs prédécesseurs progressistes plus jeunes l’avaient fait cinq ans plus tôt. C’est ainsi qu’est montée la vague de ressentiment conservateur, menant au Brexit, à Trump, à l’AfD, à Marine Le Pen, etc.
Et c’est à ce moment-là que l’alignement de nombreuses rédactions sur les progressistes a commencé à produire des revenus, à travers ce que j’appelle le postjournalisme.
À l’ère numérique, les gens se sont mis à recevoir l’information par leurs fils d’actualité. Mais quand quelque chose de perturbant se produit, ils ont besoin de valider cette information dans une source publique faisant autorité, pas seulement dans les fils Twitter de leurs amis. Ils ont besoin de s’assurer qu’ils sont sur la même longueur d’onde que l’opinion publique, que cette information est effectivement terrible pour la société dans son ensemble. Il ne s’agit donc pas de l’information en elle-même, mais de son évaluation et de son affirmation. Les médias ont reçu le signal et sont passés de la fourniture d’informations à la validation des informations. C’est ainsi qu’entre 2016 et 2018 environ, le basculement vers le postjournalisme s’est achevé.
Pour les plus grands médias, peu nombreux toutefois, valider des informations perturbantes et canaliser l’indignation est devenu un bon modèle économique. L’essor du populisme de droite a généreusement fourni ce type d’informations déclenchantes sur lesquelles s’indigner. Aux États-Unis, cela a conduit à ce qu’on a appelé le Trump Bump dans les médias. Je pense qu’une tendance comparable a été observée dans d’autres pays occidentaux : la courbe des abonnements, plate entre 2011 et 2015, s’est nettement redressée entre 2016 et 2018.
Le Trump bump dans les grands quotidiens américains, The New York Times et The Washington Post. Graphiques tirés de Postjournalism and the Death of Newspapers d’Andrey Mir. Les médias après Trump : fabrication de la colère et de la polarisation.
« Les médias (…) sont passés de la fourniture d’informations à la validation des informations. »
DS – Dans un environnement dominé par les fils, où « l’actualité vous trouve », la découverte devient peu coûteuse.
Pourquoi la validation devient-elle la ressource rare, et qu’est-ce que cette rareté produit sur les standards éditoriaux et la culture des rédactions ?
AM – La question de la rareté est tout à fait juste. Dans le numérique, la rareté s’est inversée en abondance. En raison de la vitesse instantanée de l’interaction, le numérique est un environnement d’abondance. La découverte y est effectivement peu coûteuse.
Que devient la compétition pour l’attention si l’information est abondante et sa découverte peu coûteuse ? La compétition se déplace du travail d’exhumation et d’affinage de l’information vers l’intensité de l’expression. Naturellement, cela entraîne une polarisation et une tribalisation croissantes, en cohérence avec les conditions de l’oralité numérique. Le pire, c’est que les médias doivent rivaliser en intensité et en indignation avec les réseaux sociaux, et sur les réseaux sociaux.
Qu’est-ce que cela fait à la culture des rédactions ? Les journalistes ont toujours cherché des informations déclenchantes pour capter l’attention du public et vendre leur sujet. Mais aujourd’hui, la concurrence en intensité inverse la valeur d’un sujet : on passe du fait au drame, jusqu’au point où le drame n’a plus besoin de faits réels. Dès lors, seuls comptent les faits qui produisent de l’indignation.
C’est de là que viennent les fake news : la perception émotionnelle éclipse la matière factuelle et la rend insignifiante. Ce qui n’était autrefois qu’un trait du postmodernisme est devenu l’essence même du postjournalisme.
DS – Vous avez récemment précisé que la polarisation n’a jamais été une stratégie économique durable, mais un effet de conditions médio-écologiques et économiques.
Qu’est-ce que les gens continuent de mal comprendre lorsqu’ils interprètent la polarisation d’abord comme un choix éditorial ?
AM – Oui, la polarisation n’est pas le fruit d’un sombre complot de rédactions politiquement capturées. C’est un effet de média, un sous-produit du changement écologique des médias (Internet) et du renversement économique, qui nous a fait passer d’abondantes recettes publicitaires à une quête désespérée d’abonnements numériques.
La polarisation est un problème bien plus grave que les fake news ou la désinformation. Les fake news disposent d’un mécanisme immunitaire intégré : plus les gens rencontrent de fausses informations, moins ils font confiance aux informations en ligne. Le déclin de la confiance est une réponse immunitaire. Donc plus il y a de fake news, moins elles affectent réellement les gens. Sauf en générant de l’anxiété.
La polarisation ne dispose pas d’un tel mécanisme de sécurité. L’environnement numérique favorise l’intensité, et plus on produit d’intensité, plus cela génère de l’indignation, et plus le tour suivant doit être intense. Contrairement aux fake news, la polarisation est un phénomène numérique auto-entretenu.
La compétition en intensité propulse les marginaux et repousse les modérés, affaiblissant le centre politique et culturel, jusqu’à ce que les modérés abandonnent complètement le débat public, laissant la scène aux individus les plus agités, porteurs de positions extrêmes.
« La polarisation est un phénomène numérique auto-entretenu. »
DS – Vous suggérez que nous passons de l’« évitement de l’actualité » à quelque chose de plus profond : l’évitement de l’engagement.
Quels signaux vous indiquent que les publics ne se désengagent pas seulement de l’information, mais de l’indignation médiée elle-même ?
AM – La vantardise, la compétition de statut, le drame, l’intensité, l’animosité et l’engagement empathique intrusif sont des traits naturels de l’oralité tribale, j’ai exploré ce thème dans Digital Future in the Rearview Mirror. Mais dans le monde physique, ces traits étaient contenus. On ne pouvait pas défier ceux qui avaient plus de force ou un statut supérieur, ni défier des personnes éloignées. L’animosité comme l’empathie se limitaient aux cercles immédiats. Aucune de ces limites ne s’applique au numérique. Drame, empathie, rage et animosité s’y déploient sans contrainte de temps ni d’espace, à travers les couches sociales, sans hésitation. Cela rend les gens fous, ou en tout cas beaucoup d’entre nous.
L’évitement de l’actualité a atteint un niveau historique : environ 40 % des gens dans le monde ne sont pas seulement désintéressés, ils évitent activement l’information. Il semble que cette tendance s’étende aussi à l’évitement de l’engagement, si l’on en juge par la chute rapide de l’engagement sur les réseaux sociaux. Presque toutes les plateformes ont signalé une baisse de l’engagement ces dernières années. Beaucoup de gens pratiquent désormais le défilement silencieux : ils se connectent mais évitent de s’exposer à la rage et à l’animosité.
Au passage, cette montée de l’évitement a effectivement mis fin au Trump bump, cette croissance des abonnements portée par l’indignation entre 2016 et 2018. Des études récentes citées par Greg Piechota de l’INMA montrent que l’indignation peut encore générer de l’attention, mais plus des abonnements.
L’autre facteur qui alimente le désengagement vis-à-vis des réseaux sociaux, c’est l’IA. Elle s’approprie une part croissante de notre régime médiatique quotidien, en prenant du temps à d’autres formes de consommation médiatique, notamment aux réseaux sociaux. Discuter avec une IA est plus confortable que de se faire aspirer dans l’indignation en ligne. L’IA est devenue une autre option pour échapper à la folie des réseaux sociaux.
Hélas, le désengagement ne règle pas le problème de la polarisation. Qui est le plus susceptible d’éviter l’engagement sur les réseaux sociaux ? Ceux qui souffrent psychologiquement de la rage et de l’animosité, très probablement des personnes aux vues et aux habitudes plus modérées. Ceux qui prospèrent dans la rage restent engagés et poussent encore davantage la polarisation.
« L’IA est devenue une autre option pour échapper à la folie des réseaux sociaux. »
DS – Vous établissez souvent des parallèles entre le postjournalisme et l’IA générative.
En quel sens l’IA n’est-elle pas une rupture avec le régime médiatique actuel, mais son prolongement logique ?
AM – L’IA générative a émergé, grosso modo, de la même source technologique et démographique que le postjournalisme : un développement médiatique aligné sur les progressistes numériques. Le journalisme cherchait à décrire le monde tel qu’il est ; le postjournalisme dépeint le monde tel qu’il devrait être. Et l’IA générative fait de même : elle organise en douceur pour nous une image du monde conforme à ce qu’il devrait être, et non à ce qu’il est.
Il existe derrière cela de multiples raisons techniques, idéologiques et même juridiques. Les concepteurs d’IA craignent toutes sortes de responsabilités, politiques et légales. Imaginez, pour ainsi dire, une IA « laissez-faire » qui apprendrait à partir de tout ce que les humains produisent, le bon comme le mauvais. En raison de la vitesse instantanée de l’interaction, la réalité numérique est davantage exposée aux réactions humaines impulsives qu’aux réactions réfléchies. De cette version numérique de l’humanité, une telle IA « laissez-faire » absorberait plus facilement la rage que la raison. Dans des expériences où un modèle de langage auto-apprenant était laissé à lui-même, il copiait les mauvaises réactions humaines plus vite et se transformait en Hitler en deux jours environ. Il est donc logique de filtrer ce que l’IA apprend des humains. Mais filtré par qui ?
Quoi qu’il en soit, protéger l’IA contre le pire de l’humain s’inverse en conditions dans lesquelles l’IA guide les utilisateurs sur ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Enfant de l’humanité, l’IA tend à traiter les utilisateurs comme des enfants crédules, préférant la correction politique et l’accommodation empathique au sujet lui-même. C’est fondamentalement la posture du postjournalisme.
C’est une sorte de paradoxe : Asimov pensait que la machine ne pourrait fonctionner qu’avec des données et serait incapable de jugement moral, alors qu’aujourd’hui nous avons une IA générative qui se livre à des considérations morales non sollicitées. Mais encore une fois, ce n’est peut-être pas une mauvaise chose : un apprentissage non supervisé rendrait l’IA vulnérable à la copie de ce qu’il y a de pire dans la nature humaine, parce que notre oralité numérique, celle à laquelle l’IA est exposée, favorise l’impulsivité, la rage et le tribalisme.
Mais cela ne signifie pas que l’IA soit simplement un autre média de masse après la télévision et Internet. Nous en sommes encore à un stade précoce. Tout nouveau média, à ses débuts, tend à remplir la fonction d’un média plus ancien. Ce n’est qu’ensuite qu’il déploie ses propres capacités. Quand l’IA arrivera à maturité, elle pourrait déclencher le renversement numérique final, le renversement du support de la conscience, du biologique vers le non-biologique, un événement également connu sous le nom de Singularité.
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DS – Si le renversement numérique a déjà eu lieu, quels aspects du journalisme et de l’autorité médiatique pensez-vous ne reviendront jamais, quels que soient les progrès technologiques, éthiques ou économiques
AM – Nous sommes en train de perdre le délai cognitif, la capacité à maintenir une attention intérieure durable, le raisonnement rationnel, la linéarité et la séquentialité de la pensée. Tout cela constituait des caractéristiques sensorielles et cognitives favorisées par l’écriture. Elles définissaient le fonctionnement de l’esprit et de la société lettrés. L’oralité numérique est immersive, impulsive, multitâche ; elle privilégie les réflexes à la réflexion, a une faible capacité d’attention et réagit mieux à l’intensité qu’au sujet lui-même. Voilà notre nouvelle écologie médiatique, entraînée par les médias numériques. Cette condition humaine, numérique, a peu de chances de disparaître, du moins pas avant le téléchargement de l’esprit ou une catastrophe mondiale, selon ce qui arrivera en premier.
À un niveau très concret, le journalisme approche de son extinction historique. L’imprimerie a engendré l’ère de la modernité, avec la démocratie représentative comme forme politique et le capitalisme industriel comme forme économique. Le journalisme servait les deux et faisait partie de cette époque. Cette époque est révolue, et le journalisme avec elle, vivant sans doute sa dernière décennie. Il semble que le journalisme ne reposait pas sur l’information, mais sur un monopole sur l’information. Ce monopole a disparu, et aucune amélioration organisationnelle ne pourra l’annuler.
« L’imprimerie a engendré l’ère de la modernité (…) Cette époque est révolue, et le journalisme avec elle. »
DS – Si les institutions ont perdu leur monopole sur la vérité, la découverte et même la validation, quel rôle significatif les organisations médiatiques peuvent-elles encore jouer, au-delà de la nostalgie de leur ancienne autorité ?
AM – Je ne suis pas la bonne personne à qui demander des suggestions optimistes sur ce sujet. J’ai moi-même quitté le journalisme il y a quinze ans. J’apprécie les compétences et l’état d’esprit que le journalisme développe, mais en tant qu’industrie, les médias de masse ont largement disparu. Il pourrait encore y avoir cinq à dix années de convulsions. La situation est aggravée par le fait que ce déclin professionnel local coïncide avec le renversement global des emplois humains provoqué par l’IA. Il est difficile d’isoler la tâche consistant à préserver le journalisme lorsque l’IA reconfigure ou retire l’ensemble du champ de la production humaine de contenus.
Donc faites simplement ce que vous devez faire et préparez-vous au pire, de sorte que si quelque chose de meilleur survient, ce soit une bonne surprise. Il est clair qu’il n’existe plus de stratégie viable fondée sur le marché pour le journalisme. Les rares cas présentés comme des « succès » relèvent soit de niches très spécifiques, comme The Wall Street Journal, soit d’activités auxiliaires, comme The New York Times, qui a construit une distribution de taille plateforme et vend des bundles en complément de l’information.
Parmi les autres activités adjacentes, je pense que le fact-checking a un certain potentiel économique, à condition de réussir à se distancier de l’entreprise politique de lutte contre la désinformation. L’environnement numérique est plein d’incertitude, donc un fact-checking rapide, centré sur les histoires, pourrait devenir un produit postjournalistique, au bon sens du terme. D’autres pistes intéressantes pour les rédactions incluent le classement de tout ce qui peut être classé et l’organisation d’événements. En gros, toute extension de l’ancienne marque média peut faire l’affaire. Mais je soupçonne que la plupart des dirigeants de médias ont déjà exploré ces idées à de multiples reprises.
DS – Une grande partie du secteur continue de parler de « reconstruire la confiance ».
De votre point de vue, la confiance est-elle un objectif obsolète ? Et si oui, quels mécanismes structurent désormais la légitimité, l’adhésion ou la croyance ?
AM – Je pense que la confiance institutionnelle dans les médias de masse a disparu, mais la réputation d’une marque conserve de la valeur, et en conservera toujours, surtout dans les conditions de l’oralité numérique. La société tribale n’a pas d’institutions développées, mais elle accorde une grande importance aux noms et aux statuts. Donc utiliser une ancienne marque pour de nouvelles applications réputationnelles est en réalité une bonne stratégie.
DS – Vous avez dit que l’industrie a en grande partie disparu, mais que les compétences professionnelles des médias ont plus de valeur que jamais.
Si le journalisme n’est plus une institution mais un ensemble de compétences, que doivent devenir les individus, journalistes, éditeurs, dirigeants de médias, pour rester pertinents ?
AM – Oui, l’industrie des médias a disparu, mais les compétences médiatiques sont plus demandées que jamais. Dans un environnement où chacun devient média, tous les autres sont encore en train d’apprendre, alors que nous, nous savons déjà faire. Je suis très reconnaissant pour mes vingt années comme journaliste et éditeur. J’y ai beaucoup réfléchi et j’en ai conclu que le journalisme fournit deux ensembles de compétences extrêmement précieux pour tout ce que l’on fait dans le numérique : la gestion des contenus et la gestion de l’attention. Il s’agit de la capacité à trouver une information pertinente, à la couper et la structurer en récit, à l’empaqueter dans un produit multimédia, à viser le bon public et à délivrer ce produit au bon moment, avec les relances appropriées. Tous les journalistes et éditeurs savent de quoi il s’agit, mais cette connaissance est loin d’être commune en dehors de la profession. Ces compétences sont hautement transférables à presque toute activité numérique. C’est une bonne nouvelle, c’est l’indemnité de départ que nous lègue le bon vieux journalisme.
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