Think Tank

Geneviève Rossier : “Il faut réussir à faire comprendre aux lecteurs que nos médias ont une valeur de tissu social”

Le papier, c’est fini… et ça fait déjà deux ans ! Depuis 2023, les six titres régionaux de la CN2i (Coopérative Nationale de l’Information Indépendante), au Québec, ont relevé le pari du 100% numérique. Pour 2026, le budget est à l’équilibre. Geneviève Rossier, qui conclut son mandat de Directrice générale, revient sur les défis de cette transition et livre ses priorités pour pérenniser le modèle.

Selon une enquête menée par The Verge et Vox Media avec Two Cents Insights, les internautes américains tournent le dos aux géants du web. Google perd en utilité, les réseaux sociaux génèrent du rejet, et la promesse communautaire est réinvestie par des formats plus intimes et choisis. Un basculement structurel, nourri par l’essor de l’IA, la défiance envers les plateformes, et la volonté d’expériences plus humaines.

David Sallinen. Arrêt du papier en 2023, approche de rachat par La Presse en 2024… Quel a été le moment le plus tendu de cette période mouvementée ?Geneviève Rossier.

Sans aucun doute la fin des éditions papier, à la fin de l’année 2023. Parce qu’on touche aux fondamentaux de notre modèle d’affaire avec une dose d’incertitude terrible, puisqu’il est impossible de prévoir précisément l’impact sur les revenus publicitaires ou sur les abonnements. C’est là qu’il y a eu un risque extrême. Évidemment, on avait notre plan, nos chiffres, notre marche à suivre. On avait conscience que tout pouvait s’écraser, mais on avançait avec détermination.

Qu’est-ce qui a préparé cette bascule ?

C’est triste à dire, mais paradoxalement, en 2020, le début de la pandémie nous a un peu aidé dans cette démarche. À l’époque, dans une décision motivée par l’urgence de la situation, Les Coops ont réduit leur distribution papier et nous sommes passés à une parution par semaine, le samedi. Avec les premiers confinements, cela n’était plus possible de produire du papier six jours par semaine. Ainsi, le reste de la semaine, les usagers ont pu s’habituer à aller chercher leur information sur le web. La mesure est ensuite devenue permanente à l’été 2020. Et, quand on a annoncé que l’on arrêtait le papier en 2023, la transition était déjà amorcée : l’usager et les annonceurs savaient que c’était possible.

“En arrêtant le papier, on a touché aux fondamentaux de notre modèle d’affaire”

Pourquoi est-ce devenu inévitable ?

Un journal par semaine, ce n’est pas possible. C’est un boulet. Tu ne peux pas continuer à fonctionner avec deux lignes de production en parallèle. Tu perds tes énergies et tes efforts ; c’est très lourd. Il fallait passer le cap, tout en ayant, évidemment, des outils numériques beaucoup plus performants.

Qu’est-ce qui a évité le point de rupture ?

Il fallait réduire la masse salariale car on savait que les revenus allaient diminuer. Il y a eu une diminution des coûts sur les frais d’impression, de distribution, certes, mais il fallait aller plus loin : on a lancé un programme de départs volontaires à l’été 2023.
Tu n’as pas le choix : il faut réduire la masse salariale et les dépenses, parce que tu sais que, dans l’an un du 100% numérique, les revenus vont baisser. La première année, en 2024, le budget projetait un déficit de 4,5 millions de dollars canadiens.

Aujourd’hui, en 2026, à l’ère de l’IA générative et de la fragmentation de l’attention, quelles sont les priorités non négociables pour réussir sa transformation numérique ?

Développer la communauté. Cela signifie qu’il faut faire du contenu qui parle aux gens. Qui leur soit utile. Le lecteur doit avoir cette sensation que, sans son média local, il lui manque un petit quelque chose pour déchiffrer le monde dans lequel il avance.
Par rapport à l’IA, je préconise ce renforcement du lien direct entre le média et son lecteur : si on ne le renforce pas, le lecteur va le trouver ailleurs. Pour y parvenir, il faut lui donner la perception qu’il peut s’emparer de nos contenus et les influencer.

“Pour créer une communauté, il faut donner au lecteur la perception qu’il peut s’emparer de nos contenus et les influencer”

La monétisation, justement : comment faire payer ?

Le sujet du mur payant est essentiel. L’abonnement, les dons… c’est extrêmement important. Les gens doivent comprendre que le contenu de qualité n’est pas gratuit. Je pense que la communauté doit comprendre que le journal ou le média se situe dans l’économie sociale. Son média local est aussi important que sa bibliothèque ou son musée : il fait partie de sa texture sociale. Il y a eu des études aux Etats-Unis qui montrent que, lorsqu’un journal local tombe, la corruption monte, les gens participent moins aux élections… Dès lors, le lecteur ne doit pas voir l’abonnement comme une prise d’argent, mais comme un moyen de protéger, d’une certaine manière, des valeurs qui lui sont chères.

Qu’est-ce qu’il faut changer pour développer cette communauté ?

Il faut écouter et comprendre ce dont elle a besoin et ce qu’elle veut entendre. Comment peut-on lui être utile ? Le numérique venant démolir les coûts d’entrée dans le marché, n’importe qui peut décider de devenir créateur de contenu dans son salon. Il y a une concurrence constante de Netflix, en plus de celle des autres médias d’info. Alors, combien de temps d’attention de mon lecteur vais-je réussir à mériter pour mon contenu ? 

“Le média local est aussi important que la bibliothèque ou le musée : il fait partie de la texture sociale”

L’abonnement numérique est devenu vital pour les médias, comment Cn2i réussit dans ce domaine ?

Depuis le lancement de notre abonnement numérique payant en 2022, nous n’avons jamais cessé d’être en augmentation sur les revenus et le nombre d’abonnés.  Ainsi, entre 2022 et 2025, le nombre d’abonnés a connu une croissance de 24% et les revenus d’abonnement ont connu une croissance de 43%.

Il existe vraiment une perception de valeur sur notre abonnement. Désormais, il s’agit de continuer à la nourrir et à l’entretenir.

Quel est l’enjeu pour l’abonnement numérique en 2026 : l’acquisition, la rétention ou la perception de valeur ?

Ces enjeux évoluent dans le temps. Quand on a lancé l’abonnement numérique, c’était l’acquisition. Désormais, l’acquisition risque de ralentir. Pourquoi ? Parce qu’elle est fonction de la population. On a des marchés qui sont limités. Sur une ville de 300 000 habitants, on a un pourcentage de personnes prêtes à payer pour du contenu et tu ne peux pas projeter de faire de l’acquisition à n’en plus finir. La perception de valeur, elle, soutient l’acquisition et la rétention. Donc, oui, à mon sens, pour nous, c’est elle qui est l’enjeu en 2026. Si on ne réussit pas à augmenter, maintenir ou nourrir la perception de valeur de l’abonnement, c’est la rétention qui va écoper. Et c’est aussi la perception de valeur qui va permettre de grappiller les petits taux d’acquisition supplémentaires qu’on peut encore aller chercher. On a de très bons chiffres de rétention, mais il ne faut jamais se satisfaire de la situation.

Dans les deux années à venir, quel chemin vous reste-t-il à parcourir ?

Stratégiquement, on a pris une très bonne décision de faire l’acquisition du système éditorial Arc Publishing du Washington Post. C’était la meilleure chose à faire. Cela nous a permis de maintenir une UX de bon niveau. Ensuite, dans les années qui viennent, il va falloir continuer à travailler sur le contenu et la relation avec la communauté. Expliquer ce qu’est un média, sa relation avec la communauté, sa valeur sociale, ce qu’il peut apporter… Il y a du chemin à faire, face à l’information populiste diffusée sur Twitter et les réseaux.

Vous avez créé Les As de L’Info à destination des jeunes. Quel en est l’objectif stratégique ?

C’est un format à destination des 8-12 ans. Dans le contenu, c’est assez extraordinaire ce que les équipes réussissent à faire. Je dis même à nos journalistes d’aller lire Les As, parce qu’il y a des idées à piocher sur la façon de raconter une histoire simplement. C’est une magnifique œuvre de vulgarisation. Je suis admirative ! En revanche, comme la loi québécoise interdit la publication de publicité sur les plateformes à destination des jeunes, tout le modèle repose sur les subventions et les dons. Les As doivent stimuler la philanthropie : c’est important que les jeunes audiences soient sensibilisées au journalisme et à l’info vérifiée. Par ailleurs, on a aussi une problématique à résoudre dans le temps. C’est que l’on cible les 8-12 ans avec ce média, tandis que nos plateformes parlent aux 34-55 ans. On éduque ainsi des lecteurs et des consommateurs de nouvelles, mais on les perd ensuite, en espérant qu’ils reviendront plus tard. Il y a évidemment une problématique à résoudre.

“La perception de valeur soutient l’acquisition et la rétention : elle est notre enjeu en 2026”

Au Québec, faut-il s’allier pour survivre ?

Au-delà de l’aspect économique, moi, je crois beaucoup dans le travail en partenariat dans un écosystème médiatique où l’on s’aide les uns les autres. Je pense qu’il faut prendre le risque d’être dans une approche friendly. On n’a pas le choix. Est-ce qu’on sera encore là dans 25 ans ? J’essaie de faire des ponts avec Radio Canada, Le Devoir, la Presse Canadienne… Il faut réussir à renforcer l’écosystème. Et c’est particulièrement possible au Québec, parce que c’est un petit îlot de Gaulois qui survit dans un mer d’Anglais. Le Québec, comme identité culturelle, n’a pas survécu en se bagarrant les uns contre les autres, mais plutôt avec réflexe de solidarité pour la protection de la langue française et de la culture qui explique qu’on est encore là aujourd’hui. Par ailleurs, ensemble, les médias québécois pourraient s’unir face aux moteurs de recherche de l’IA qui utilisent leurs données. Avec un objectif commun pour eux, contributeurs de contenu : obtenir une reconnaissance dans la chaîne de valeur de l’IA et une rétribution financière.

“Je crois beaucoup dans le travail en partenariat dans un écosystème médiatique où l’on s’aide les uns les autres”

Vos contenus vérifiés valent de l’or pour l’IA…

L’an passé, on a eu un ralentissement du trafic sur nos sites. Est-ce que c’est à cause de l’évitement des mauvaises nouvelles ? Ou des moteurs de recherche de l’IA  qui proposent notre contenu autrement ? Je ne sais pas. Si les moteurs de recherche de l’IA prennent notre contenu, le reformatent et que l’on n’en a jamais une rétribution, je ne sais pas comment on va tirer notre épingle du jeu. Je n’ai pas de contrôle sur Open AI et Gemini, mais j’en ai sur la fabrication de mon contenu. Et ils ont besoin de celui-ci.


À propos d’Upgrade Media : Upgrade Media est une agence créative, de conseils en stratégie, un centre de formation et de réflexion sur la transformation des médias.

◾️ Nous travaillons pour les médias et les entreprises communicantes, afin d’accélérer leurs transformations numériques, faire évoluer leurs organisations, leurs produits print et numériques, et aussi développer l’agilité des équipes.

◾️ Découvrez Upgrade Media et son Think Tank, à l’origine de l’événement Médias Pionniers, un rendez-vous incontournable pour explorer la transformation des médias par l’innovation, les échanges internationaux et les initiatives concrètes portées par les acteurs du changement.

◾️ Nous espérons que cet article et nos autres contenus vous inspireront !

Restez informé·e de toutes nos actualités en vous inscrivant à notre Newsletter par e-mail ou via Linkedin.

Merci pour votre lecture.


Avatar photo

Auteur

David Sallinen

PDG et fondateur d’Upgrade Media et de New World Encounters. Consultant en stratégies numériques. Référent pédagogique d’Upgrade Media Formation

Bannière de Consentement aux Cookies par Real Cookie Banner